Enaction ET réflexivité...mon cheminement

http://www.morguefile.com/
Quand j'ai commencé à travailler sur le concept d'énaction de Francisco Varela, il y a eu un moment de profonds questionnements pour moi...j'ai eu le sentiment que les repères sur lesquels je m'appuyais tombaient les uns après les autres...un peu comme si je vacillais mentalement...presque physiquement d'ailleurs...impossible de dormir pendant près de deux semaines !
Ce qui émergeait pour moi à ce moment là, c'était l'idée qu'aucun modèle pré-existant n'est indispensable à la construction de mes propres représentations....c'était l'idée que l'on peut apprendre de façon autonome dans un couplage permanent au monde...coup de tonnerre dans mon ciel ! Cette idée s'imposait comme une évidence et tous mes repérages se déplaçaient et prenaient sens autour de cette approche...je ne maîtrisais rien et cela se faisait...il faut dire aussi que ce concept résonnait largement avec ma pratique et trouvait là sa cohérence !

Mais une question fondamentale émergeait parallèlement : que devenait donc notre jugement dans ce processus ? Raisonner, critiquer, argumenter pouvait-il avoir encore un sens puisque tout relevait d'un processus émergent, immanent et largement déterminé par les paramètres environnementaux ??? vaste sujet !

Autant dire qu'a ce moment de mon histoire, je vivais une impasse...un paradoxe épistémologique et paradigmatique puissant...et surtout bloquant ! :-)

Les choses se sont débloquées dans ma tête, lorsque j'ai pris connaissance d'un point fondamental dans l'approche de Francisco Varela (en note 34 - chapitre 3 de la partie théorique de mon mémoire professionnel - 2003 - version online (incrémentation modulaire/chapitre) = note 146 p. 81 de la partie théorique du mémoire - 2003 - version papier (incrémentation linéaire/partie) - voir pdf et photos ci dessous) :



- D’après F. VARELA, l’émergence subsymbolique et la computation symbolique sont reliées dans une relation de complémentarité (l’une ascendante et l’autre descendante), dans un mode mixte ou encore utilisées à des niveaux ou des stades différents. Pour lui, "la relation la plus intéressante entre l’émergence subsymbolique et la computation symbolique est une relation d’inclusion : nous voyons les symboles comme une description de niveau supérieur  de propriétés qui se trouvent, en dernière instance, enracinées dans un système distribué sous-jacent » " [L'inscription corporelle de l'esprit - F Varela - Seuil - 1993 - p. 149]
- "L'approche dynamique travaille avec des variables biologiques, avec des activités neuronales plutôt qu'avec des symboles, avec des états globaux du cerveau appréhendés par l'imagerie fonctionnelle. Ce type de travail récuse la séparation entre la cognition et son incarnation. Beaucoup de chercheurs en sont venus à considérer qu'on ne pouvait pas comprendre la cognition si on l'abstrayait de l'organisme inséré dans une situation particulière avec une configuration particulière, c'est-à-dire dans des conditions écologiquement situées. On parle de situated cognition , en anglais, ou embodied cognition , cognition incarnée. Le cerveau existe dans un corps, le corps existe dans le monde, et l'organisme bouge, agit, se reproduit, rêve, imagine. Et c'est de cette activité permanente qu'émerge le sens de son monde et des choses. (...)  l'activité symbolique n'apparaît pas toute seule. Elle fait toujours partie d'une situation, d'un contexte, qui produit une sorte de dérive vers certains types de récurrences sensori-motrices. Une fois acquise cette capacité d'agir-réagir sur le monde, des interactions entre individus ont pu se produire, formant un nouveau type de boucle de récurrence: la rencontre avec l'autre. Et cela crée justement, dans cette voie de dérive, de nouveaux points de stabilité, des interactions d'orientation : chaque fois que l'autre se met comme ça, je me mets comme ça. Ce type de regard orientatif de l'un sur l'autre, c'est le début de la communication animale. (...) les capacités cognitives se présentent sous des formes diverses et doivent être « cousues » ensemble en permanence, voilà ce que j'appelle le phénomène d'émergence." http://www.larecherche.fr/savoirs/autre/francisco-varela-cerveau-n-est-pas-ordinateur-01-04-1998-79275

Au travers de cette idée, je pouvais dépasser le paradoxe et relier pensée, intentionnalité et énaction dans un processus inclusif et non exclusif...

Je me suis remise à dormir ! :-)...non seulement dormir mais construire aussi !

La méta-cognition trouvait naturellement sa place dans mes cheminements tant sur le plan individuel que collectif et mes shèmes et pratiques l'illustraient !

Tout ça pour dire, que l'énaction est une grande idée mais qu'elle doit être interprétée sous l'angle de la complémentarité avec la métacognition...il ne s'agit pas d'opposer les approches mais de voir en quoi elles  sont complémentaires...sous peine de construire des systèmes aussi intégristes et totalitaires que ceux que l'on prétend combattre et quitter !

Je crois que les éducateurs ne sont pas les seuls concernés par cette prise de conscience...c'est un questionnement que je retrouve dans d'autres sphères de vie...il y a du Yin et du Yang dans toute chose et c'est précisément dans cet équilibre que se situe la sagesse !

A lire en parallèle :
- Théorème d’incomplétude et Dynamique en Spirale http://www.memetique.org/2011/11/theoreme-dincompletude-et-dynamique-en-spirale/

Dans la continuité  de la réflexion : 
- L'énaction : vers un puissant paradigme d'apprentissage émancipateur à l'ère du numérique http://florencemeichel.blogspot.co.uk/2009/05/lenaction-vers-un-puissant-paradigme.html
- Équilibre subsymbolique/symbolique du cerveau Bayesien (limite du connexionnisme) http://t.co/X68T19o6KX
- L'identité numérique temporelle et systémique http://florencemeichel.blogspot.fr/2008/11/lidentit-numrique-temporelle.html

Commentaires

Gaël PLANTIN a dit…
Euh, je crois pouvoir affirmer sans complexe que je n'ai rien compris à rien... et encore moins à la citation de Varela !

Pour moi, c'est pure abstraction idéologico-philosophico-quelque-chose...

Autant, les propos d'un Edgar MORIN me parlent, autant çà, c'est inintelligible pour mon petit cerveau...
LazyLearner a dit…
Contrairement a Gael, j'ai parfaitement compris, mieux, j'ai pu revivre ce qui m'est arrive.

Vous etes en train de deviner a tatons une (ou la?) structure fondamentale commune a beaucoup de choses. Je travaille dans un domaine different du votre (l'informatique) et je peux cependant affirmer que j'emprunte exatement la meme trajectoire de pensee que vous.

Pourquoi ne pouvons-nous que la deviner? Car il s'agit d'un raisonnement dans un espace a plus de dimensions que celui dans lequel nous avons l'habitude de travailler.

Petit exercice:
- Devinez ces dimensions fondamentales (inspirez vous de tout, car tout doit pouvoir les valider)

LazyLearner (pseudo premonitoire indeed)
florence Meichel a dit…
Merci Lazylearner pour ce retour...l'idée d'un espace à dimensions multiples est intéressante...il y a quelques temps j'avais évoqué l'idée de "cartogra-flux"
http://florencemeichel.blogspot.com/2007/09/univers-3d-et-cartograflux.html
Les idées vont cheminer et prendre sens !

A Gael : je comprends ce que tu veux dire mais je t'assure que ça n'est pas du tout abstrait quand on le vit...Varela est difficile à citer car sa pensée est très subversive et décalée : elle ne rentre pas dans nos schémas de pensée habituelle...

En fait il a montré comment nous arrivions à donner sens à notre monde sans passer par un système de références pré-déterminées...en relation au monde et aux autres nous sommes capables de nous constituer des repères signifiants pour agir de façon pertinente sans passer au préalable par un modèle transmis...l'exemple du bébé qui apprend à parler l'illustre bien !

Et cela questionne la dimension réflexive dans nos processus de décisions par exemple...Pour Varela enaction et pensée réflexive ne s'opposent mais se complètent...Ce point est fondamental et trop oublié ! ça en arrangent certains : sans pensée critique, la manipulation est aisée à grande échelle !
Gaël PLANTIN a dit…
Euh...

Le Bébé qui apprend à parler, le fait parce qu'on lui parle...

A ce compte là, la Légende de Tarzan n'est pas qu'un mythe :
* il apprend à se comporter comme un animal de la jungle ;
* puis s'adapte au milieu où l'on projette de le faire vivre.

Dans les deux cas, les références à son environnement sont biens présentes...

Au mieux, le déterminisme n'est-il pas volontaire, mais contextuel...
florence Meichel a dit…
Contextuel oui !...d'où la complémentarité avec la dimension critique pour dénouer tout ça et questionner les paradigmes qui animent l'ensemble !