L'apprenance : c'est quoi ?

L’apprenance vers une nouvelle culture de la formation ?
Philippe Carré, CREF (EA 1589), Université Paris X, Nanterre
Audition publique trimestrielle, 30 janvier 2006
COMITE MONDIAL POUR L’EDUCATION ET LA FORMATION TOUT AU LONG DE LA VIE

Extrait :

Une culture nouvelle de la formation, centrée sur les individus émerge : les bénéficiaires de la formation doivent devenir "acteurs", "sujets apprenants". Or ce renversement de perspective, explique Philippe Carré, professeur à l'université Paris X–Nanterre ne va pas de soi. Il s'agit, pour développer les apprentissages tout au long de la vie, de prendre conscience du renversement copernicien qu 'entraîne le passage de la formation à l'apprenance.
"L'enseignement doit céder le pas à l'apprentissage, le formateur à l'apprenant", estime Philippe Carré. Il n'est plus question de trouver les moyens d'apporter le savoir aux acteurs, mais de donner aux sujets les moyens d'aller le chercher. Aujourd'hui, il faut, insiste-t-il, penser à l'envers et passer de la formation conjoncturelle à l'apprentissage permanent.
Le savoir devient la matière première du XXIème siècle : la détention de l'information régit un capitalisme cognitif", caractéristique d'une économie des services post-industrielle. En mars 2000, le Conseil de Lisbonne a confirmé cette orientation en décidant de faire de l'Europe "l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde". Le savoir devient un atout stratégique majeur pour les personnes, pour les organisations et les nations. Celles qui exploitent et gèrent efficacement leur capital de connaissances affichent les meilleurs résultats. Simultanément, ce savoir–valeur devient un produit, objet de transactions commerciales entraîne une recherche d'efficience qui pousse fortement par exemple à l'usage des TIC pour optimiser les coûts de la formation. Deuxième facteur constitutif de l'économie de la connaissance, l'accélération de la diffusion des technologies. Pour atteindre 50 millions d'utilisateurs, le téléphone a mis 74 ans, le web 4 ans.
L'implication de l'apprenant, le chaînon manquant

Définition de l'apprenance
L'apprenance décrit un ensemble stable de dispositions affectives, cognitives et conatives, favorables à l'acte d'apprendre, dans toutes les situations formelles ou informelles, de façon expérientielle ou didactique, auto-dirigée ou non, intentionnelle ou fortuite

"C'est la grande rencontre entre économie et pédagogie qui s'annonce, pour le meilleur ou pour le pire", analyse Philippe Carré. Et au cœur de cette rencontre, se positionne l'apprenant. Cependant, estime-t-il, les discours sur la société "cognitive", « de l'information", "de la connaissance", etc. risquent de se rester d'illusoires incantations si l'acteur essentiel de cette formation tout au long de la vie, à savoir le "sujet social apprenant" est oublié. Le chaînon manquant, c'est la transformation de posture du sujet social face aux nouveaux enjeux de la société apprenante. Les textes européens insistent sur le rôle central de l'individu pour participer à la société de la connaissance.

Cet objectif implique une mobilisation des ressources personnelles des salariés: il s'agit pour eux de développer des attitudes nouvelles d'autonomie dans le travail et surtout de démontrer leur capacité à apprendre, et à apprendre par eux-mêmes.

"Nous sommes tous appelés à devenir des "travailleurs du savoir", annonce Philippe Carré. Pour développer la motivation à l'apprenance, il propose d'intervenir sur quatre leviers : inscrire les apprentissages dans un projet stimulant ; développer le sentiment d'efficacité à apprendre ; mettre en œuvre une pédagogie du choix de sa formation et de son parcours ; prendre un plaisir direct à se former. L'autoformation devra se développer pour répondre aux nouveaux enjeux de l'apprentissage, chaque apprenant ne pouvant disposer d'un formateur personnel.

Par ailleurs, l'apprenance ne s'exerce pas uniquement dans le cadre des formations instituées : apprentissage avec formateurs ou tuteurs (présentiel ou à distance), formations informelles et surtout apprentissages autodirigés devront être mis en œuvre. Les transformations en cours imposent de passer d'une culture du stage de formation - même modernisée via les FOAD - à une écologie de l'apprenance, tout entière tournée vers la démultiplication des occasions d'apprendre. Pour les acteurs de la formation, l'ingénierie de l'apprenance sera une écologie, une étude des milieux favorables à l'apprentissage, et non un nouveau système pour la formation d'autrui.

Ressource : http://www.u-paris10.fr/servlet/com.univ.collaboratif.utils.LectureFichiergw?ID_FICHIER=2881


MAJ du 21 octobre 2015 :  Travail autour des réseaux apprenants cité en 2013 par Denis Cristol, (Directeur de l’ingénierie et des dispositifs de formation du CNFPT) et JP Pinte (Docteur en Information Scientifique et Technique, titulaire d’un DEA en Veille et Intelligence Compétitive), dans un dossier concacré à l'innovation en formation (Chapitre 4 : Quelle valeur et utilité à l’innovation? Séquence 18 : Un pas de plus vers l’apprenance - p.12)
"Florence Meichel (7), Consultante - conférencière et coach dans le domaine de l’éducation 2.0 et la formation 2.0, auteur du site « Apprendre 2.0 » associe le social- learning a un design organisationnel qu’elle appelle les réseaux apprenants.
Pour être efficients, elle précise que « les processus d’apprentissages en jeu doivent intégrer deux dimensions complémentaires : on apprend de ce que l’on fait en en parlant aux autres…et en même temps, on apprend comment on apprend : cela rejoint la notion d’apprendre à apprendre ». De ces deux approches découlent alors des processus d’apprentissage en double boucle, à la fois sur le plan individuel et collectif, qui permettent aux organisations de développer des compétences adaptatives permanentes et pertinentes.
Généralement, un animateur de communauté accompagne ces processus formatifs, l’idéal étant que progressivement les acteurs deviennent à la fois coapprenants et co-formateurs les uns des autres." 

Commentaires

Patrick Yeu a dit…
Mon propos ne se veut surtout pas provocateur, tout au plus interrogateur.

Et, si cela ne la fait pas, ça sera de la faute à Voltaire et à l'auteur. Pas de la vôtre lecteur.

Ceci dit, attachez votre ceinture.

Plus ça va et plus je crois que la question de l'apprenance est quelque peu mal posée. Je ne dis pas qu'il n'y a pas un réel besoin, mais le diagnostic posé sur l'évolution justifiant le passage à l'apprenance saute une marche fondamentale qui la fait relever, dans le meilleur des cas, de l'injonction paradoxale et, dans le pire, de l'incantation.

Ça ne veut pas dire que ce ne soit pas payant. Au moins pour certains.

Pour placer en situation de trouver des solutions, il faudrait avoir perçu et pris en compte la cause même de l'évolution et donc de ses incidences sur les activités d'adaptation qui relevaient jusqu'ici de la formation.

Et pour commencer, il me semble fondamental de bien comprendre les raisons de la révolution copernicienne évoquée à juste titre ici. Or, on s'en garde bien. C'est ce qui fait que les prétendues solutions alimentent le problème plus qu'elles ne le résolvent.

A l'origine de la crise, je pense et donc j'assume (mais je ne suis pas le seul) que ce qui est en jeu aujourd'hui c'est la fin par enlisement du vieux débat bien réel opposant capitalisme et socialisme.

Comme l'a fort bien analysé dès 1942 Schumpeter, le capitalisme est voué à disparaître, au moins dans sa forme authentique. Et ce, du fait même de son succès (Est-ce que le libéralisme d'aujourd'hui. Est-ce à dire pour autant, comme il le pensait, que ce serait la victoire du socialisme ? Je ne le pense pas et les faits tendent à prouver que j'ai raison. Le socialisme des origines est condamné à disparaître tant il est associé à l'image du capitalisme classique.

Dès lors, la vraie question se pose ailleurs. Schumpeter décidément très perspicace, introduisait un troisième terme, la démocratie. Et je pense qu'il a raison. Sauf que là aussi, le concept a besoin d'être revisité pour être actualisé.

Et tant que cela ne sera pas fait, on sera condamné non pas a proposé des solutions mais à renouveler l'expression des problèmes dont il faudrait parvenir à sortir. Et pour cela, il faudrait sortir du système et des logiques qui justement, font problème.

De toute évidence, nous n'y sommes pas encore. A suivre donc.
florence Meichel a dit…
Ton point de vue est intéressant...et je te rejoins sur l'idée qu'il faut abandonner nos repèrages qui ne cadrent plus avec ce que nous sommes en train de construire !
Patrick Yeu a dit…
Bonjour Florence, Je reviens sur ce billet parce qu'il ne s'agit pas d'abandonner des repérages, mais bel et bien entrer dans la vie non plus telle qu'elle était mais telle qu'elle se présente dorénavant.

Et cela ne consiste pas à renommer les gens acteurs, mais à faire en sorte qu'ils le soient c'est-à-dire qu'ils puissent l'être. Or, ces deux dernières conditions sont loin d'être réunies. Dès lors la démarche me paraît vouloir masquer le problème plus que vouloir le résoudre. D'ailleurs, à l'aborder sous cette angle, est-ce possible ?

Je ne le crois pas parce que la démarche dissocie apprentissage et vie. Or, la dissociation est fondamentalement impossible sauf, effectivement, à désincarner les gens en faisant des apprenants, des acteurs ou je ne sais quoi. Ils ne peuvent et ne seront tout ça que le jour où on leur permettra d'être eux et cela ne peut se faire qu'en les reconnaissant pour ce qu'ils sont et non ce qu'ils devraient être pour entrer dans un schéma même le plus généreux du monde. Les gens qui croient, qui sont décidés sont, naturellement, des acteurs, des apprenants, etc... Vouloir en faire des acteurs aujourd'hui relève pour la plupart d'entre eux de l'injonction paradoxale, non ?

Qu'en penses-tu ?
florence Meichel a dit…
Je suis d'accord avec toi Patrick et c'est ce qui me fait avancer dans le cadre du réseau Apprendre 2.0...mais je crois que dès qu'on met des mots sur ces proscessus de vie ils prennent une dimension d'injonction paradoxale...c'est tout le décalage entre le verbe et l'action...il faut moins en parler que le faire et le vivre : une fois que l'action est là, le verbe prend contexte et sens !